Le Républicain Lorrain - 22 septembre 2007


« Jocouff »
Fille d’immigré italien, Venera Battiato trace le portrait de la vie dans l’Italie de son enfance et l’arrivée en gare de Metz au beau milieu de la neige. Sans aucun misérabilisme et, au contraire, avec un émerveillement permanent, elle relate l’arrivée de sa famille en Lorraine après un long voyage en train. Ils s’installeront à Jœuf. Pour des immigrés italiens, le nom est étrange et sa graphie incompréhensible. Les voilà qui confondent ce drôle d’e qui se mélange à l’o. Ils habitent donc Jocuf, qu’ils prononcent Jocouff.

Sur place, ce ne sera pas facile. Une institutrice s’en prend à la petite Venera, qui s’imagine passer le bac et aller à l’université. Elle lui fait savoir avec rudesse qu’elle n’y arrivera pas. Alors la gamine décide d’affronter l’enseignante et, un matin, refuse de faire le signe de croix. La maîtresse insiste, la gamine tient bon. Scandale, punition. Plus tard, Venera ira effectivement à l’université et sera fière d’inviter son père à l’opéra sur la place Stanislas, à Nancy, pour y entendre Rigoletto. Ce sera une soirée homérique. Le père se lève pour chanter, pour encourager les acteurs, pour manifester son soutien. Sa fille essaye de le faire taire, rien à faire.
Les vacances voient toute la famille retourner en Sicile et revenir les valises pleines des provisions du pays, l’huile d’olive, la charcuterie, le fromage. Ils rentrent avec des bouts de Sicile dans le cœur et retrouvent leur vie française. Comme le dit elle-même la conteuse : cette histoire était inscrite dans chaque recoin de mes mémoires, je lui ai juste ouvert la porte.
La longue pratique de la danse et du mime qu’a Venera Battiato ne passe pas inaperçue. Il s’agit bien d’une conteuse, comme le confirme l’adresse directe quasi permanente qu’elle utilise en direction du public, mais d’une conteuse qui bouge, qui montre, qui esquisse d’un geste un sentiment ou un paysage. Ce qui pourrait être une surcharge devient ici une qualité. Il me semble qu’il pourrait même y avoir encore plus d’expression plastique dans tout ça. Venera chante également en italien et fait ainsi profiter l’auditoire de la beauté des sonorités de la langue de nos voisins transalpins. En un mot, Venera Battiato livre, avec une grande honnêteté, une part nostalgique et tendre de ses souvenirs.
Gille Crépin
www.lestroiscoups.com
Théâtre en Rond - Sassenage
23 janvier 2009
D'abord, une scène presque vide, avec juste une chaise au centre, et sur le côté un homme entouré de divers instruments. Marc Séchaud commence à jouer, et la voilà qui entre en scène, petite dame vêtue de noir, la chevelure flamboyante et les pieds nus. Venera Battiato, commence à parler à la première personne. La dernière bombe, c'est ainsi que son père appelait sa dernière née dans cette famille sicilienne, comme la dernière fusée du feu d'artifice, souvent la plus belle... C'est son histoire qu'elle nous raconte, en français, italien et sicilien. Et alors nous voyons sa maison, les paysages de Sicile, ces femmes qui s'interpellent ; nous sentons l'odeur du pain qui cuit et des tomates qui sèchent. Et pendant une heure trente, elle nous emmène dans ce train qui les conduit en Italie puis en France, à Metz, où ses parents sont venus chercher du travail, où elle grandit à l'ombre des platanes, des marronniers et des hauts fourneaux ; on vit avec elle ses vacances chaque année en Sicile, une soirée à l'opéra avec son père qui ne comprend pas que ces spectateurs français ne chantent pas pendant le spectacle ; « ils n'aiment pas ? ». En tous cas à Sassenage le public aimait : ça chantait, ça devinait même les noms de gâteaux et des spécialités avant que la conteuse ne les dise. Sans doute beaucoup de compatriotes, pour cette soirée organisée avec l'Institut culturel italien. Mais surtout un spectacle qui honore le festival des Arts du récit, car \on ne peut pas ne pas penser au père spirituel de l'actrice, Henri Gougaud. Comme lui, elle faisait tout simplement vivre son récit, sans nostalgie douloureuse, avec beaucoup d'humour. II a dit d'elle: « Elle sait changer les mots en lumière, en parfums, en caresses, en musique ». Le plaisir et l'émotion étaient présents au Théâtre en rond.


Venera Battiato, auteur et actrice de l'Ultima Bumma, qu'elle a présenté pour la première fois en Lorraine il y a quelques semaines, à la médiathèque Les Forges, est née en Sicile mais a grandi à Joeuf. Elle se rappelle de la maison de son enfance, de l'école du Génibois...
Son père était métayer dans un petit village de Catania, au pied de l'Etna, et se battait comme ses compagnons pour obtenir la terre qu'il cultivait. Les soirs, il se retrouvait sur la petite place pour écouter les anecdotes des personnages qu'il retrouvait, sous le soleil déclinant mais chaleureux de la Sicile. Puis un jour, ce fut la décision de rejoindre la Francia. Il y avait l'image d'un endroit où l'argent coulait à flot
explique Venera Battiato, et le régime fascite qui faisait peur.
Battaglia, la Calabre, Roma, la capitale, Firenze, Milano, dans le train où nous allions passer 24 heures ensemble. On découvrait toutes les villes que nous ne connaissions que de nom
. Puis Chiasso, la frontière et enfin Metz. Il faisait froid. Nous, on venait du pays du soleil (...)
.
Joeuf, tremplin de vie. Elle découvre la ville, un nom imprononçable pour nous
, son école primaire du Génibois et le mépris d'une institutrice, le collège de Rombas et son professeur d'allemand puis les études de lettres à Nancy. Formée à l'école nationale de mime et de danse à Paris, elle crée un centre de danse en Lorraine et à Lyon. Après un long parcours dans l'univers de l'expression corporelle, elle revient aujourd'hui à ses racines : la Sicile et l'oralité
.
Nostalgie créatrice
C'est sa rencontre avec Henri Gougaud qui va la décider à mettre sur pieds son retour vers l'histoire de sa famille, son histoire, l'histoire de tous ces déracinés. Tout est dans son spectacle, l'Ultima bumma, comme ses mémoires joviciennes.Revenir ici, c'est affectif. Les gens sont touchés. Nous habitions la maison de Prusse, juste en face de la médiathèque. A l'époque, elle faisait face à l'entrée de l'usine. Son nom, je pense, vient du fait qu'elle est située juste à la frontière avec la Prusse au début du 20e siècle
. Les conflits des usines et des mines ne sont également pas absents de sa nouvelle création. Sa Sicile non plus. Celle d'aujourd'hui n'est plus la même qu'autrefois
dit l'artiste, les yeux emplis de la nostalgie que l'on retrouve dans l'Ultima bumma. Mais attention, nostalgie, celle des conteurs de jadis, sur les places des villages
n'est pas tristesse. C'est plutôt de la nourriture pour son oeuvre, qui évolue sans cesse. Le conte, c'est vraiment moi, alors que dans la danse, il y avait une distance avec les gens. Là, je raconte, il y a un lien fort avec les gens
.
Première apparition verbale
à Joeuf, mais certainement pas la dernière. Venera est appelée à revoir les rues et ruelles qu'elle arpentait naguère. L'enfant du pays a bien grandi, en talent comme en sensibilité, mais le lien avec la cité jovicienne est toujours vivace.Nous la reverrons
prédit d'ailleurs Thérèse Mauss, directrice de la médiathèque".
Sébastion Boneti

La neuvième édition de la Nuit du Conte de Chiny a séduit une fois de plus. On y a conté des histoires de tous horizons et de tous les temps.
CERTES, en cette période, la lune n'est plus, ou pas encore pleine. C'est selon que l'on se plaît à la dessiner, à la conter. Et pourtant, elle veille ce soir. Cette neuvième édition encore. Ainsi conte Chiny ce samedi de lune en quartien de melon. Ainsi compte le conte à Chiny. En préambule du fameux Festival de juillet, les festivités s'annoncent. Sans doute parce qu'en cette période de fin de veillées au coin du feu, on s'en ressert tant que l'on peut encore.
La manifestation mêle gaiement et tout naturellement le savoir-faire de conteurs professionnels et la fraîcheur de raconteurs d'histoires moins expérimentés.(...)
On dirait le Sud
(... )En fin de soirée, la Sicilienne d'origine et Française de vécus se met à nu et déballe tout : la rupture, le passage du chaud au froid, en frôlant à peine le tempéré, son "ultima bumma" de spectacle, sa "dernière bombe", ses craintes et ses espoirs. L'affable dame réimpose le féminin dans une parole universelle. Elle travaille sur le corps et le silence. (...) C'est dans son histoire que Venera Battiato invite les oreilles et les yeux des spectacteurs qui le regardent. Son voyage ? S'éloigner des petits bonheurs du Sud pour tenter l'aventure au Nord. Elle raconte à la fois les jardins ensolleillés de Sicile, le goût de l'olive et l'odeur du jasmin, et le départ de la terre au noir pays des hauts-fourneaux.
(Se) Raconter, se poursuivra jusqu'à tard dans la soirée, pour approcher la nuit et les rêves. Une veillée qui, soulignons-le s'inscrit dans le cadre de la campagne de soutien à Ingrid Betancourt et aux otages de Colombie.
Ma.Gi